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L'investissement des entreprises françaises est-il efficace ?

L'économie française, depuis plusieurs décennies, n'est pas aussi performante en matière de compétitivité que les autres pays européens comparables. Pourtant, l'effort d’investissement des entreprises françaises n’est en général pas plus faible mais bien au contraire plutôt supérieur. Analyse de cet apparent paradoxe.

Publié le : 26/10/2018

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En France, les entreprises industrielles ont en 2016 investi près de 26 % de leur valeur ajoutée, soit un taux d’investissement du même ordre de grandeur qu’en Suède et en Italie et nettement au-dessus de celui de l’Allemagne, du Royaume-Uni, des Pays-Bas et de l’Espagne, qui se situe aux alentours de 20 %. Sarah Guillou (OFCE), Caroline Mini (La Fabrique de l’industrie) et Rémi Lallement (France Stratégie) ont cherché à comprendre pourquoi. Au-delà de cette comparaison globale, l’étude analyse la composition de l’investissement des entreprises françaises, en s’interrogeant sur les bénéfices et retombées qu’il est légitime d’en attendre.

Un investissement qui privilégie les actifs immatériels

Dans l’industrie manufacturière, les entreprises françaises se distinguent de leurs homologues européennes par leur fort taux d’investissement dans l’immatériel. L’investissement en logiciels et bases de données oscille entre 4,5 % et 6 % de la valeur ajoutée sur la période 1995-2015 en France, contre environ 2 % en moyenne chez ses voisins européens. Concernant la R&D, de même, les industriels français y consacraient 10,7 % de leur valeur ajoutée en 2016, contre 8,4 % pour les Allemands. Même chose pour les dépenses de formation, de communication, de publicité et d’organisation, pour lesquelles la France distance l’Allemagne depuis 1995.

Un moindre effort en faveur de l’investissement corporel

Il existe en France un certain contraste entre l’important investissement des entreprises dans l’immatériel et la relative faiblesse de l’investissement en actifs physiques. Comme le souligne l’étude, ce dernier point concerne notamment les machines et équipements, pour lesquelles « de part et d’autre du Rhin, l’écart de taux d’investissement est en 2015 de 1,5 point de valeur ajoutée au profit des entreprises allemandes ».

Et cette tendance ne fait que s’accentuer : entre les périodes 2003-2006 et 2012-2015, les dépenses d’investissement en machines et équipements ont baissé de 21 % en France, alors qu’elles ont augmenté de 19 % en Allemagne. Une explication possible serait que les industriels français choisiraient davantage de délocaliser à l’étranger une part importante de leur production tout en gardant la conception, et donc l’investissement immatériel, sur le territoire national. Pourtant, le fait que le taux d’équipement en robots industriels soit globalement plus élevé en Allemagne qu’en France tient surtout à un effet de structure, à savoir que l’industrie allemande est plus spécialisée dans des secteurs intensifs en robots tels que l’automobile.

On peut penser qu’à l’heure de la dématérialisation et de l’économie de la connaissance, l’investissement immatériel est d’autant plus pertinent et l’investissement matériel moins central comme déterminant des performances des entreprises. Or le diagnostic se révèle plus complexe.

D’autres pistes pour expliquer le paradoxe

Les auteurs ont passé en revue plusieurs facteurs fréquemment avancés dans les études macroéconomiques pour expliquer ce paradoxe. Ils soulignent à cet égard en particulier que les investissements en construction et de mise en conformité réglementaire n’ont pas freiné les investissements productifs. Ils n’ont pas non plus joué le rôle déterminant dans la perte de compétitivité des entreprises française qu’on leur attribue parfois.

Reste la question des indicateurs de mesure. D’une part, l’étude n’écarte pas l’hypothèse de possibles biais statistiques qui conduiraient à surestimer l’importance relative de certains investissements immatériels en France. Cela vaut surtout dans le cas des logiciels et bases de données, et bien que les statistiques de comptabilité nationale aient sous cet angle déjà fait l’objet d’importants efforts d’harmonisation. D’autre part, les indicateurs de performance habituellement retenus pour apprécier les retombées de ces investissements ne sont peut-être pas les plus pertinents. Comme l’indiquent les auteurs, « l’efficacité de l’investissement immatériel est aujourd’hui mesurée au regard des gains de productivité et de l’augmentation des parts de marché des entreprises françaises. Or si la stratégie des entreprises internationalisées est de concevoir en France et de produire à l’étranger, il serait plus judicieux de mesurer l’impact de l’investissement sur la profitabilité et non en considérant principalement le solde commercial, la productivité et la compétitivité ».

Reste à savoir si, dans le prolongement de cette étude, d’autres travaux réussiront à mesurer l’importance relative de ces différents facteurs explicatifs du paradoxe.

Infographie L'investissement des entreprises françaises

L'investissement des entreprises françaises

Les industriels français investissent plus que leurs homologues européens (à l’exception des Suédois)

  • Suède : 27,7 %
  • France : 25,7 %
  • Italie : 24,1 %
  • Espagne : 21,0 %
  • Pays-Bas : 20,5 %
  • Allemagne 19,0 %
  • Royaume-Uni : 17,6 %

Formation brute de capital fixe exprimée en points de valeur ajoutée
Source : Eurostat, 2016 (sauf 2015 pour l’Espagne, le Royaume-Uni et la Suède)

Un taux d’investissement immatériel surpassant celui des autres pays européens

La France est numéro 1 de l’investissement dans les logiciels et bases de données

  • Suède : 2,3 %
  • France : 5,7 %
  • Allemagne : 1,1 %

Source : Eurostat, 2016 (2015 pour la Suède)

Un taux d’investissementen R&D plus élevé qu’en Allemagne

  • France : 10,7 %
  • Allemagne : 8,4 %

Source : Eurostat, 2016

Mais un moindre investissement dans les machines et équipements

Les industriels français investissent 6,2 % de leur valeur ajoutée en machines et équipements contre 8,6 % en Allemagne.

Source : EU Klems, 2015

L’investissement des entreprises françaises est-il efficace ?

France Stratégie et la Fabrique de l'Industrie ont dévoilé une étude inédite sur l'investissement des entreprises françaises et son efficacité. Plus d'un an de recherches et d'audit ont été nécessaires pour arriver à une conclusion : les entreprises françaises investissent plus que leurs homologues européens, mais cela ne se reflète pas sur l'économie nationale. Au-delà du fait que l'on a un effort d'investissement élevé en France relativement aux pays de comparaison en Europe, la composition de l'investissement dénote d'un côté un effort élevé dans le domaine de l'immatériel, qu'il s'agisse de la recherche-développement, des logiciels ou des bases de données, mais aussi peut-être d'autres éléments qui ne sont pas toujours inclus dans les comptes nationaux.

Le premier point est que, à l'inverse, la partie de l'investissement physique, notamment les machines et équipements, montre que l'effort d'investissement dans l'industrie française est moins élevé en comparaison avec la plupart des pays européens. Un autre point soulevé par des acteurs du terrain, qui vient compléter cette étude, est la différence de capacité d'investissement entre les grandes entreprises et les petites et moyennes structures. Conséquemment, cette notion d'investissement efficace met en lumière la dichotomie de nos tissus industriels : d'un côté, des entreprises du CAC 40 qui sont éminemment internationales voire mondiales, et de l'autre, un grand nombre de PME-PMI. Les problématiques de ces deux types d'entreprises sont très différentes en raison de leur taille et de leur orientation, les grandes entreprises étant plutôt tournées vers l'international, tandis que les petites sont contraintes par leurs dimensions.

Deuxième élément, la digitalisation : ce n'est qu'un moyen pour améliorer ce qui était fait auparavant. Tant que vous n'avez pas revu vos processus industriels, il est difficile de se digitaliser de manière efficace. D'autres études viendront compléter ces résultats pour répondre aux fortes différences d'investissement entre la France et d'autres pays européens. On a désormais des faits solides dans ce domaine, mais certains aspects demeurent difficiles à expliquer, comme les grands écarts entre la France et l'Allemagne sur les dépenses de logiciels dans l'industrie.

Ainsi, il y a des conclusions très fortes sur ce sujet important, mais aussi la volonté de continuer à étudier pour mieux comprendre. Cela signifie que nous n'avons pas assez de sites industriels en France par rapport à la taille de notre industrie. Il est donc essentiel de développer les sites industriels en France. Je ne crois pas à une France sans usines. Je pense que la France doit avoir des usines et que la question centrale maintenant sera de savoir comment attirer les entreprises en France de manière à ce qu'elles investissent dans des usines.

D'autres travaux complémentaires seront menés pour parvenir à des conclusions finales afin de les soumettre au gouvernement.

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